Thèse AHOMF
Un appel de propagande n’est pas du bruit : c’est un instrument opérationnel. Le discours de janvier 2024 illustre comment une organisation territorialement vaincue peut encore projeter des effets stratégiques — en inspirant des acteurs autonomes, en exploitant les griefs et les foyers géopolitiques, et en concentrant la violence là où la capacité de contre-terrorisme est la plus faible. Y répondre exige plus que la pression militaire : gouvernance, développement socio-économique, surveillance numérique et coordination internationale.
Propagande et manipulation
L’organisation comme précepteur autoproclamé
Daech a saisi l’opportunité de la riposte militaire israélienne pour s’ériger en précepteur musulman et défenseur de la cause arabe — tout en déployant une narration en quatre axes, synthétisée par Aymenn J. Al-Tamimi.
Les quatre axes
1. Solidarité avec les musulmans de Gaza.
2. Sacralité de la terre palestinienne.
3. Critique de l’Iran et des gouvernements arabes coopérant avec Israël.
4. Appel à l’extermination des Juifs — sans aucune distinction entre civils et soldats.
La formule doctrinale — « le monothéisme est le but, et le djihad est le chemin » — discrédite toute forme de gouvernance concurrente, y compris la démocratie et la laïcité.
Prétentions hégémoniques
Daech présente le califat comme conservant sa dynamique opérationnelle malgré ses pertes, encourage les factions palestiniennes à rejoindre un « djihad authentique » libéré de l’influence iranienne, et fustige le Hezbollah et les groupes soutenus par l’Iran au Yémen et en Irak tout en incitant les sunnites à se dresser contre Téhéran.
Les gouvernements coopérant avec Israël — Jordanie, Égypte — sont qualifiés de traîtres et leurs populations exhortées à la révolte. L’appel dépasse la doctrine : cellules, militants et partisans sont invités à cibler « les Juifs, les chrétiens et leurs alliés criminels » sur toute la terre — une opération mondiale aux contours illimités et imprécis.
Cibles et tactiques
Les civils d’abord, les loups solitaires comme vecteur
La priorité est accordée aux civils, plus faciles à atteindre que les militaires. La géographie est mondiale : Israël, l’Amérique et l’Europe d’abord, avec une extension insidieuse à l’Afrique, à l’Inde et au Caucase.
Ensemble de cibles
Individus seuls ou en groupes, centres commerciaux, moyens de transport, lieux de loisirs et de culte — synagogues, églises, symboles — dans les rues et sur les routes « d’Amérique, d’Europe et du monde ». Le discours l’affirme : attaquer leurs maisons, tuer et torturer par tous les moyens possibles.
Modes d’action
Majoritairement des attaques de « loups solitaires » — individus endoctrinés par l’idéologie et les méthodes de Daech, capables d’agir de leur propre initiative sans appartenir à une structure — via détournements d’explosifs kamikazes, bombes incendiaires, fusillades, armes blanches et véhicules, en diversifiant les modes d’action.
Lignée des campagnes
Un schéma connu : des appels terrifiants après des revers
Breaking the Walls · 2012
Lors de l’émergence de l’organisation en Irak : évasions massives de prisons pour reconstituer les rangs et projeter une dynamique.
Battles of Attrition · 2019–2020
Déclarée après les pertes territoriales du califat et le retour à l’insurrection traditionnelle.
Revenge of the Two Sheikhs · 2022
Proclamée au lendemain des frappes occidentales ayant tué le calife Abu Ibrahim al-Quraishi et le porte-parole Abu Hamza al-Quraishi.
Chacun de ces appels a produit des effets significatifs sur le terrain, regalvanisant unités, membres et sympathisants. L’appel de janvier 2024 est le quatrième mouvement de ce cycle.
Effets opérationnels
De l’appel aux attaques : des jours, pas des mois
TRAC — 4 au 12 janvier 2024
environ 100 attaques revendiquées dans le monde sous cette bannière en neuf jours — majoritairement en Afrique subsaharienne, où les dispositifs contreterroristes sont moins efficaces qu’en Amérique ou en Europe.
Sarkin Aiki, Nigeria · 19 janv.
Des bandits présumés attaquent la police locale avec de nombreuses victimes et des dégâts importants — incident ensuite revendiqué par Daech, hors de sa sphère habituelle, indiquant une action indirecte via d’autres groupes armés.
Istanbul · 28 janv.
Attaque armée contre l’église catholique italienne Santa Maria lors d’un office : un mort, revendiquée par Daech.
Edmonton, Canada · 28 janv.
Un loup solitaire lourdement armé ouvre le feu et lance des cocktails Molotov à l’intérieur de l’hôtel de ville après avoir publié un manifeste vidéo.
Résurgence et zones d’influence
Une métastase décentralisée
La menace terroriste s’est reconfigurée autour de la résurgence opérationnelle de Daech, d’un réseau décentralisé d’affiliés, de son expansion africaine et d’un risque accru d’attaques isolées.
Les chiffres — IEP 2025
En 2024, 559 attaques de Daech et de ses affiliés ont fait 1 805 morts dans 22 pays du Moyen-Orient, d’Afrique, d’Asie et d’Europe — 34 attaques de plus (+6 %) qu’en 2023. En 2025, l’organisation trônait toujours en tête des groupes terroristes les plus violents au monde, malgré sa retraite significative en Irak et en Syrie.
Structure — 9 branches
Un réseau décentralisé opérant dans 23 pays d’Afrique et du Levant, avec une concentration persistante en Syrie et en République démocratique du Congo — un seuil jamais atteint depuis 2020, où le groupe frappait dans 30 pays. La tribune énonce 9 filiales affiliées et en nomme huit : ISK (Khorasan), ISIL (Irak & Levant), ISS (Sahel), ISWA (Afrique de l’Ouest), Sinaï, Libye, ISM (Mozambique), Afrique centrale. Chaque filiale opère de manière semi-autonome, liée au centre par un serment de bay’a.
Canaux d’exploitation
L’idéologie extrémiste centrale continue de trouver un écho auprès d’aspirants extrémistes via les réseaux sociaux, les forums en ligne et un appareil de propagande sophistiqué visant les populations vulnérables et marginalisées. Le groupe conserve la capacité d’exploiter les griefs historiques et d’implanter des franchises dans des régions marquées par la corruption politique, de profondes inégalités socio-économiques et une gouvernance faible.
Commentaire AHOMF — Implications stratégiques
Ce que révèle la rhétorique
1. Durée stratégique de l’appel : émanant d’une organisation affaiblie au centre, l’appel de janvier 2024 a produit un impact stratégique durable — entre 2024 et 2025, Daech s’est muée en menace mondiale décentralisée.
2. L’Afrique comme centre de gravité : la concentration des attaques revendiquées en Afrique subsaharienne confirme le basculement vers les zones où la capacité de contre-terrorisme est la moins dense et l’implantation de franchises la plus aisée.
3. Le multiplicateur loup solitaire : les acteurs autonomes n’exigent aucune chaîne logistique, rendant la prévention plus décisive que l’interdiction — surveillance numérique et détection sociale précoce deviennent déterminantes.
4. Au-delà de la réponse militaire : la lutte nécessite des efforts militaires ciblés et des initiatives de prévention — renforcement de la gouvernance dans le grand Sud, développement socio-économique, surveillance numérique et coordination internationale accrue, notamment dans les régions à faibles capacités sécuritaires.
Détails de publication
Auteur : Andre Hubert Onana Mfege, docteur en histoire militaire et études de défense nationale — chercheur et enseignant associé en défense, sécurité et relations internationales.
Tribune : n° 1875, publiée le 22 octobre 2026 — Defense Nationale, « Tuez-les où que vous les trouviez » : les implications stratégiques d’une rhétorique djihadiste.
Source : www.defnat.com — PDF, 5 pages (FR).